Comment rendre nos logements moins hétéronormés?

En revisitant l’agencement d’un ensemble d’immeubles typiques du centre-ville lausannois, une étudiante en architecture de l’EPFL soutient que de nouvelles manières d’habiter pourraient révolutionner notre manière de penser. 
Claire Logoz aux côtés de sa maquette. © Murielle Gerber / 2021 EPFL

Une machine à laver dans le salon. Un placard transformé en porte et des portes, en miroirs. Une pièce en toiture ouverte vers l’extérieur dédiée à la fête. Une cuisine et un salon communs. Des façades vitrées qui révèlent l’intérieur de l’immeuble, notamment la cave. Bienvenue dans la maison queer. Ou du moins, dans un immeuble non hétéronormé, tel que l’a imaginé une jeune diplômée en architecture de l’EPFL.

Force est de constater que l’agencement de nos lieux de vie n’a pas beaucoup évolué depuis près de deux siècles. Alors que nos modes de vie, si. Pire, conçue initialement par des hommes, la distribution des pièces telle qu’on la connaît nous cantonnerait à des expériences de vie limitées. C’est la conviction de Claire Logoz, qui a consacré son travail de master à l’hétéro-normativité en architecture. L’association DRAG lab, dont elle fait partie, projette d’ailleurs de créer un nouveau cours sur la notion de normes en architecture, afin de combler une lacune dans la formation actuelle des architectes à l’EPFL.

© Murielle Gerber / 2021 EPFL

Destiné à tout le monde

Tout évolue. La langue, avec le langage inclusif, et les mœurs, avec l’évolution du droit en faveur des minorités. Alors pourquoi pas nos maisons? «Pour moi, les espaces influencent notre manière de vivre, l’architecture a un pouvoir social, il est donc évident que les espaces nous formatent», déclare d’emblée Claire Logoz. Féministe depuis l’enfance, et ce avant même d’en connaître la définition, l’étudiante a décidé de transformer son engagement en recherche académique. «J’ai lu tout ce que je pouvais trouver sur les études genres en lien avec l’architecture. Les premiers textes remontent aux années 1990, mais rien n’a jamais été réellement entrepris pour les transformer en projets concrets. On peut s’en étonner!»

«Le projet final est destiné à tout le monde, pas uniquement à des jeunes urbains subversifs. Des familles traditionnelles pourraient très bien y vivre.»      Claire Logoz, architecte EPFL

Après un premier semestre de recherche théorique, Claire Logoz a décidé d’appliquer ses trouvailles théoriques à quatre villas urbaines lausannoises construites au 19e siècle. Un type de maisons très répandu dans la capitale vaudoise. Tout leur agencement a été remanié. «Le projet final est destiné à tout le monde, pas uniquement à des jeunes urbains subversifs. Des familles traditionnelles pourraient très bien y vivre», précise l’architecte.

Rire pour mieux réfléchir

Amatrice de théâtre, c’est tout naturellement la mise en scène qui a guidé ses propositions «d’altérations». Avec des gestes symboliques, en transformant les placards en portes, pour ce qui a longtemps été le symbole de la honte de l’homosexualité, et des gestes humoristiques, en remplaçant par exemple la cheminée du salon par un lave-linge. Mais attention, le rire vise toujours à faire réfléchir dans son travail: «L’architecte américain Frank Lloyd Wright a placé la cheminée au centre du salon pour en faire un lieu de détente. Mais seuls les hommes en profitaient, car les femmes étaient occupées par les tâches ménagères», explique la jeune diplômée. En plaçant le lave-linge au coeur du foyer, l’étudiante a ainsi voulu rendre hommage aux féministes matérialistes des années 1960 qui dénonçaient «l’invisibilité du travail domestique».

© Murielle Gerber / EPFL

Inspiré de Playboy

Fait surprenant, Claire Logoz a aussi trouvé son inspiration auprès d’architectes promus par le magazine Playboy, dont le but était précisément de «libérer le playboy» de l’architecture conçue pour la famille nucléaire. «Pour la piscine de l’immeuble, j’ai toutefois remplacé les ouvertures de type voyeuriste, prônées par ces architectes, par des miroirs, afin de renvoyer une image positive du corps à ses usagères et usagers. Et les vestiaires du lieu seraient bien sûr non binaires.»

Un travail précis autour des escaliers, transformés en espaces de pauses et de rencontre, a aussi été mené afin de favoriser les interactions entre habitants. Un système de portes pivotantes et de rideaux donne la possibilité de s’isoler ou d’avoir une entrée privative dans un appartement. Des trouvailles qui permettent de modifier l’agencement de tout l’immeuble en fonction des besoins. «Les familles se composent, se décomposent et se recomposent, il est temps que l’architecture s’adapte à cette réalité», conclut l’architecte.

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Dossier de presse (vidéo, photos)

Référence

Claire Ana Logoz, «Catalogue non exhaustif d’altérations performatives», supervisé par Dieter Dietz, Jo Taillieu, Quand-vinh Linh, Julien Carboni Lafontaine, septembre 2021.